Moi, je n'ai jamais suivi les codes sociaux.
A l'école maternelle déjà, alors que mes camarades jouaient ensemble aux cowboys et aux indiens, j'avais l'habitude de m'isoler dans un coin pour construire mes propres armes, faits de stylos, de punaises et de quelques élastiques. Tous les enfants me regardaient de travers, jusqu'à ce que je les frappe violement du bout de mes armes de fortune et qu'ils me respectent enfin.
Je terrifiais absolument la totalité des individus que je côtoyais. Même les instituteurs, plus tard, ne m'ont jamais refusé la moindre faveur. Le seul qui ne l'ai jamais fait n'a plus enseigné par la suite.
J'avais la menace facile, un caractère sauvage et une cruauté insondable.
Je tentais toutefois de rester dans une transparence constante, par soucis d'anonymat. Je ne voulais pas que l'on me dérange en réprimant mes habitudes.
Pourtant, certaines personnes m'ont fréquemment soutenu dans mes démarches, des gens aux personnalités extrêmes et aux ambitions meurtrières comme les miennes. Malheureusement pour eux, je refusaient de m'attacher à quiconque, surtout pas à moi-même, par volonté de puissance et d'accomplissement.
Mon but était si important que je ne concevait aucun échec possible, à fortiori causé par quelques sentiments bassement humains.
La vie en horreur, l'existence comme seul pouvoir.
Dès que j'eus compris qui j'étais, aux abords de mes 6 ans, le désir de violence se décupla virulemment. J'établissais alors des plans d'attaques contre mes nuisances majeures de l'époque : mes parents, mes camarades, et plus généralement ceux que je trouvaient physiquement laids.
Quelques années plus tard je commis mon premier meurtre.
Une histoire sans véritable fond, uniquement celui de la haine de l'autre.
J'entrais alors en classe de CE1, où je rencontra une jeune fille de mon âge, Emilie, une blondinette au grand nez et au menton déformé. Dès la première seconde, je la vomissait. Je ne recherchait plus que son extinction, sa disparition radicale, sans tenir compte du danger qu'un tel acte engendrerait.
Un après-midi de septembre -je m'en souviens très précisément- je la vis pleurer seule sous le saule de la cour de récréation.
J'étais tellement heureux de cette vision que j'accourus immédiatement vers elle. Au lieu de la réconforter comme aurait fait n'importe quelle idiot de mon âge, je décidais de la persécuter. Elle ne voulait pas avouer sa peine, ce qui m'arrangeait bien. D'une part parce que je m'en moquait totalement, d'autre part parce que cela me faisait intimement plaisir.
Je la pinçais en ricanant sans même entendre ses plaintes.
Quelques coups de pieds plus tard, je la tira par les cheveux et les lui arracha avec une bestialité dont je ne m'imaginais pas capable avant.
Puis, de mon cartable, je sortis un couteau volé à la cantine, et décida d'abréger la volupté brûlante que me procurait les douleurs d'Emilie.
Personne ne remarqua mon acte, j'en étais plus que soulagé.
Avant que la sonnerie ne retentisse, j'avais pris soin de cacher le corps derrière les buissons. Malheureusement, je n'étais pas très pertinent et oublia de nettoyer les tâches de sang qui s'étaient imprégnées sur le béton de la cour de l'école.
A la sortie des classes, la maîtresse ramassa les jouets, comme chaque jour. Dès la minute suivante, on l'entendis pousser des cris affreux, déchirés. J'étais fichu.
Connaissant ma violence, tous les instituteurs me questionnèrent, et les autres enfants ne m'adressaient plus du tout la parole.
Je niais tout en bloc.
Lorsque la police vint chercher le corps, je réussis à me faire disculper facilement en pleurant comme Emilie en son temps, de manière très agaçante, bruyante, rajoutant quelques hoquets pour renforcer ma crédibilité. On laisse facilement en paix un garçon de 8 ans qui vous fait des yeux suppliants et qui, de surcroît, hurle à la mort comme un loup.
J'avais souvent vu ma mère agir de le sorte après s'être disputée avec mon père. J'y étais habitué depuis toujours.
Les autorités avaient tellement pitié de moi qu'ils étouffèrent l'affaire avant que les parents d'Emilie n'aient eu le temps de se révolter contre moi devant la Justice.
Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus depuis ou même si ils sont responsables de mon exclusion de l'établissement, toujours est-il que je fut placé en famille d'accueil le lendemain du meurtre.
Tout s'est fait très rapidement : j'y étais déjà inscrit.
Ma mère et mon père en étaient grandement rassurés, d'autant plus que je les avaient déjà menacer maintes et maintes fois du même destin que ma première victime.
A 8 ans donc, considéré comme psychologiquement instable, socialement dangereux, séparé de mes parents en pleine enfance ainsi que de ma propre maison natale, je me complaisait dans ma souffrance morale en m'en servant comme moteur.
Je devenais plus puissant et confiant chaque jour.
Le début de l'été marquait la fin de la période scolaire pour tous.
Cela faisait déjà plus de 6 mois que la mienne se déroulait dans une petite chambre de campagne, sous l'autorité et la pédagogie d'un précepteur.
Je suivais tout mes cours avec beaucoup de sérieux depuis mon arrivée, je ne voulait pas d'autres reproches que la mort d'Emilie qui hantait mes parents d'accueil. Mon assiduité les étonnait énormément.
Je collectionnait les bonnes notes.
Le 30 juin, jour de mon anniversaire, je décida de brûler mes cahiers ainsi que mes livres scolaires. Une délivrance salvatrice : j'avais tant étudié dans la petite chambre que mes plans d'attaques fonctionnaient moins bien, enfouis sous les lettres et les racines carrées.
C'est pourquoi, à la minute même où les cendres eurent remplacées la totalité des ouvrages, je retrouva ma vivacité meurtrière d'avant.
Mon cerveau était de nouveau libre. L'étude l'avait même renforcé.
Aussitôt, je me mis à la construction de projets diaboliques contre mes envahisseurs. L'après-midi, j'avais droit à un goûter copieux en l'honneur de mes 9 ans. Des gâteaux à n'en plus finir, en chocolat, à la crème, aux fruits, et une citronnade maison ornaient la table de la cuisine.
Moi qui ne recevait rien d'autres que des reproches et des ordres, cette opulence me violenta. Je m'insurgeais en envoyant tout par terre.
Le carrelage se régalait tandis je me nourrissait seulement de la peine de mes persécuteurs.
